L’affaire Enron

Houston, Texas, 2000. Kenneth Lay se sent invincible.

Son empire s’appelle Enron, une boîte née 15 ans plus tôt d’une fusion entre deux sociétés de transport de gaz naturel. Au départ, c’est aussi glamour que ça en a l’air : des tuyaux, de l’énergie, des clients. Pourtant, son chiffre d’affaires vient de dépasser les 100 milliards de dollars.

Dix ans plus tôt, une loi change tout. L’État américain décide de déréguler le secteur de l’énergie.

Entre en scène Jeffrey Skilling, convaincu de son génie. Ancien consultant McKinsey recruté par Lay, il a l’idée de transformer Enron en une boîte de trading. Acheter, vendre, spéculer. 

 

Faire de l’argent avec de l’argent.

 

L’entreprise se diversifie dans tous les sens ; l’eau, Internet haut débit, la pâte à papier, les télécommunications…

Depuis, les bureaux d’Enron occupent un gratte-ciel entier au cœur de de la ville. Ses 28 000 employés croient en leur tout-puissant patron. Les journalistes de Fortune l’encensent et Goldman Sachs qualifie l’entreprise de « best of the best ».

Kenneth Lay déjeune avec des présidents, pendant que ses employés achètent des actions Enron avec leur épargne-retraite. C’est le meilleur investissement possible.

 

Enron est la septième capitalisation boursière des États-Unis.

 

Du gaz dans les tuyaux aux bons tuyaux en bourse, les chiffres sont éblouissants.

Mais en mars 2001, une journaliste du magazine Fortune, Bethany McLean, décide de poser une question simple : Comment Enron gagne vraiment de l’argent ?

Analyste financière de formation, quand elle épluche les rapports annuels de l’entreprise pour préparer un article, quelque chose la dérange. Les chiffres sont là, mais ne semblent pas raconter la bonne histoire.

Elle appelle des analystes qui suivent le titre depuis des années. Aucun ne peut lui répondre clairement. L’un d’eux lui glisse, presque à voix basse, que le modèle ressemble à une « boîte noire »… Alors, elle creuse. Elle appelle le siège d’Enron. On lui organise une réunion avec Skilling en personne, qui tente de la noyer sous les explications techniques. 

Elle publie quand même son article, en mars 2001, avec un titre qui fait l’effet d’une gifle : 

 

« Enron est-il surcoté ? »

 

La réaction des dirigeants est révélatrice.

Plutôt que d’apporter des réponses, ils se déchaînent. Skilling traite McLean d’incompétente. Lay appelle son rédacteur en chef. On fait pression de toutes parts pour enterrer l’article… Et ça marche ! L’article passe presque inaperçu, le cours de l’action ne bouge pas, et Enron continue de sourire aux photographes.

Mais la question, elle, flotte désormais dans l’air.

Ce que Bethany McLean ne savait pas encore, c’est que les chiffres d’Enron sont entièrement fabriqués. 

 

La mécanique de la fraude est à la fois simple et vertigineuse.

 

D’un côté, quand Enron signe un contrat pour livrer de l’énergie dans cinq ans, il inscrit immédiatement le bénéfice futur dans ses comptes du jour.

De l’autre, quand un investissement tourne mal et génère des pertes, elles disparaissent dans l’une des 2 000 sociétés fantômes que Andrew Fastow, le directeur financier, a créées dans des paradis fiscaux aux quatre coins du monde.

Pouf ! La dette s’évapore.

Les actionnaires ne voient rien.

Les analystes ne voient rien.

Et pendant des années, l’auditeur officiel d’Enron, le cabinet Andersen, l’un des cinq plus grands du monde, ne voit rien non plus. Enfin… vous l’aurez compris, il voit, mais il se tait.

Andersen facture un million de dollars par semaine à Enron. Dire la vérité, ce serait signer son propre arrêt de mort commercial.

Au total, ce sont 40 milliards de dollars de dettes qui ont été cachées aux actionnaires.

 

Le 14 août 2001, Skilling démissionne subitement « pour raisons personnelles ».

 

Les marchés paniquent.

En une journée, l’action perd 18 %.

Ce n’est qu’un début.

Lay reprend les rênes en public et envoie des messages rassurants à ses employés, les exhortant à garder leurs actions, à avoir confiance. Dans le même temps, il vend discrètement des dizaines de millions de dollars de ses propres titres.

En octobre, les premières vraies brèches apparaissent.

Enron annonce des pertes de 618 millions de dollars pour le trimestre, les premières depuis quatre ans.

 

La SEC, le gendarme de la bourse américaine, ouvre une enquête. 

 

Le nom d’Andrew Fastow et de ses sociétés fantômes commence à circuler dans la presse. Le directeur financier est viré dans le mois. 

Les banques retirent leur soutien et les agences de notation dégradent Enron.

Un concurrent propose de racheter l’entreprise pour 9,5 milliards de dollars, soit dix fois moins que sa valeur un an plus tôt, et même cette offre humiliante finit par être retirée.

L’action, qui valait 90 $ à son sommet, tombe à 0,26 $.

Le 2 décembre 2001, Enron dépose le bilan. 

 

C’est la plus grande faillite de l’histoire américaine.

 

Dans les open spaces vides du gratte-ciel de Houston, des cartons s’empilent, et 27 000 employés sur 28 000 sont licenciés, avec en moyenne 4 500 $ d’indemnités.

Des milliers d’entre eux ont perdu toute leur épargne-retraite, investie en actions Enron sur les conseils enthousiastes de leur patron. Des gens qui avaient travaillé 20, 30 ans se retrouvent à 55 ans avec rien.

Kenneth Lay, lui, avait discrètement vendu 70 millions de dollars d’actions avant le krach.

L’enquête révélera qu’Andersen a fait passer 1,7 tonne de documents à la broyeuse, avant que la justice n’arrive. Ça ne les sauvera pas, le cabinet disparaît de la surface de la Terre en quelques mois.

Fastow plaide coupable et prend six ans de prison. 

Skilling est condamné à 24 ans, il en fera 12. 

Lay est reconnu coupable sur dix chefs d’accusation, dont escroquerie et complot, et risque jusqu’à 45 ans de prison. Il meurt d’une crise cardiaque en juillet 2006, quelques semaines avant d’être condamné. 

 

Et dans les bureaux d’Enron à Houston, aujourd’hui occupés par Chevron, il ne reste rien, si ce n’est le souvenir d’un mensonge colossal, et de milliers de gens qui ont cru à une promesse.

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